C'était il y a une vingtaine d'années... J'étais alors en classe de quatrième. Cette année là, pour les cours de Français, nous avions un vieux professeur, un spécimen proche de la retraite, le
crâne dégarni, le visage allongé. Il souriait très peu... Le style même du professeur "Sévére-mais-juste". Le genre à très rarement esquisser un sourire, mais dont le sourire irradiait alors
toute la classe. Le modèle de prof qu'on fait de moins en moins aujourd'hui...
Si vous connaissez les Dingodossiers de Gotlieb, vous verrez sans doute mieux le type de personnage dont je veux parler... Oui, celui-là même qui desserre les dents une fois par an pour vous
lâcher un compliment, et qui, du bout des lèvres, vous gratifie d'un simple "Pas mal, Chaprot" lorsque vous avez fait de l'excellent travail...
Bon, inutile de vous dire qu'à l'époque, je ne faisais pas de l'excellent travail. Je ne faisais pas non plus partie de la catégorie d'éléves pouvant prétendre à un "Pas mal".
Loin de là...
D'ailleurs, je me souviens d'un passage au tableau qui m'avait valu un cinglant et mémorable "Monsieur Gorgonzolla, vous êtes un âne." Cette simple constatation, dite sur le ton de la
plus exquise courtoisie mêlé à un soupçon de commisération avait provoqué l'hilarité de la classe entière et à la récréation de dix heures, ma réputation de baudet s'était répandue
comme une trainée de poudre, faisant rapidement le tour de toutes les quatrièmes du collége. (Ah! Si jeune et déjà si célébre...)
A l'époque, en cours de Français, comme tout une génération de collégiens, nous étudions le Cid. O rage, ô désespoir, l'amour impossible entre Chimène et Rodrigue, la vieillesse
de don Diègue, don Gormas, les Maures, tout ça, tout ça...
La lecture d'une scène en classe était toujours précédée d'une "lecture dirigée" à faire chez soi la veille, lecture dirigée qui consistait à lire la scène pour y chercher les réponses à quatre
ou cinq questions judicieusement posées. Les questions n'allaient pas bien loin (je vous rappelle qu'on était en quatrième et que c'était le Cid, quoi!) , mais elles étaient sensées faire lire
entre les lignes, et révéler ce qui se cachait derrière les mystérieux sous-entendus du type "Va, je ne te hais point!"
En début d'heure, trois éléves étaient désignés au hasard et leurs "préparations de lecture" étaient ramassées. Pas quatre, pas cinq. Trois. Et quand je dis "au hasard", ce n'était pas vraiment
du hasard... Car tel Michael Scofield analysant le cycle de rotation des gardiens de sa prison pour y déceler une faille, j'avais remarqué que les éléves dont les préparations étaient ramassées
étaient ceux se retrouvant le nez en l'air au moment du ramassage... Du coup, fort de cette observation (et de nature un peu flemmarde, faut-il le rappeler), il m'arrivait souvent de faire
l'impasse et de trouver le salut en plongeant brusquement en apnée au fond de mon sac, au moment propice...
L'exercice était délicat, mais la combine a marché pendant un temps. Cependant, comme toute combine, elle n'était pas infaillible et ce qui devait arriver arriva. Un jour, bête incident de
timing (ça arrive souvent en plongée!), je suis remonté trop vite du fond de mon sac et à peine arrivé à la surface, j'ai vu avec effroi mon nom s'ajouter dans la liste des trois
suppliciés du jour.
L'âne n'est peut-être pas très travailleur, mais c'est un animal intelligent et plein de ressources. Et surtout, il ne s'avoue jamais vaincu. Les quelques instants de cohue en début de cours ont
été mis à profit pour lire en diagonale la scène, pour survoler (à très haute altitude) les quelques questions et pour glaner à gauche et à droite quelques informations
essentielles... En cinq minutes chrono, la préparation de lecture était prête. Style télégraphique, service minimum, sujet-verbe-complément, deux lignes par réponses grand maximum... Une
préparation de lecture du genre "Emballé, c'est pesé"...
Le surlendemain, le professeur rendait les copies. L'une d'entre elles était annotée d'un laconique: "Evitez le surmenage!"
Pourquoi je vous raconte ce souvenir? Tout simplement car je trouve que les choses n'ont pas vraiment changé en vingt ans... Je suis toujours aussi flemmard...
Mais patience, chers lecteurs, je me remets à écrire...
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